Le four à chaux de Saint-Méen

Adossé au coteau de St-Méen, enfoui dans la végétation et invisible à la majorité des promeneurs, un magnifique four à chaux a survécu aux outrages du temps. Propriété privée dont l’approche n’est nullement sécurisée, sa présence intrigue en ces lieux. On pourrait penser qu’il fut créé pour construire, à proximité, les Folies Siffait qui nécessitèrent une quantité importante de mortier. Pourtant ces travaux n’avaient ils pas déjà cessé lors de l’acquisition des terrains pour la construction du four à chaux en 1835 ? Par ailleurs, les arguments du conseil municipal en faveur de cet ouvrage, concernent uniquement l’agriculture.

Peu utilisé au début du XIXe siècle, l’usage de la chaux devint une pratique courante avec le développement des défrichements selon l’étude de René BOURRIGAUD. « Celle-ci a un effet très utile pour déclencher la fertilité des terres acides nouvellement défrichées »1. L’auteur remarque un usage massif de la chaux (3,3 hectolitres par hectare et par an) avec des différences locales suivant la proximité d’un four.

L’histoire de ce four  commence avec la séance du conseil municipal du 4 juin 1834, « Mr le maire [le baron Louis DES JAMONIÈRES]) a donné connaissance d’une lettre du 4 juin par laquelle Messieurs De CORNULIER, BARBIN et RAVARD demandent à acquérir un demi-hectare de terrain sous le coteau de St-Méen à prendre joignant la prairie d’Oudon et se proposent d’établir, sur le dit terrain, un four à chaux. Ils offrent de le payer 400 francs […]

Le conseil, considérant que l’établissement d’un four à chaux sur le terrain de la commune est très avantageux, est d’avis d’accueillir l’offre et elle autorise Mr le maire à faire les démarches nécessaires pour obtenir l’autorisation de faire la dite vente aux conditions suivantes :

1 - Que le port du Mortier restera libre pour le public.

2 - Que le prix de la concession sera une rente perpétuelle de quarante francs.

Les réserves de la sous-préfecture provenaient du statut particulier de ces terrains qui étaient d’anciens communs partagés à raison d’une demi-boisselée par tête. Une seule personne concernée par ce statut réclama l’achat de sa part : Mathurin BOUVIER. Lors de la séance du 25 mai 1835, le maire signala qu’« une ordonnance royale du 27 février 1835 autorise la vente de 67 ares du coteau de St-Méen à Mrs De CORNULIER, BARBIN et RAVARD qui doivent fournir une inscription de 55 francs de rente… » Cette ordonnance permit l’ouverture des travaux dans les meilleurs délais.

Le projet de construction, très souhaité par la municipalité et les entrepreneurs du Cellier, fut récurrent dans presque toutes les délibérations de l’année 1834. L’histoire nous montre pourtant qu’il ne dura que quelques années puisqu’un autre projet plus considérable, bouleversant nos paysages et nos rapports à la Loire, apparut en 1845 : le chemin de fer !

L’arrivée du chemin de fer et la mort du four à chaux

Lors de la séance du 21 juin 1834, le conseil municipal demande « à Maître LETORT, notaire au Cellier, de procéder à la levée du plan des lieux, de la désignation de l’endroit à concéder et à son estimation ».

Dans la séance du 10 août 1834, Mr le maire donne lecture du procès verbal rédigé le 7 juillet 1834 : « Considérant :

1 - Que cette quantité est nécessaire aux concessionnaires pour l’établissement d’un four à chaux qu’ils se proposent de construire,

2 - Que le terrain est un commun dont la commune ne retire rien,

3 - Que l’établissement d’un four à chaux sera très avantageux aux cultivateurs,

4 - Que l’estimation portée à 55 francs douze centimes est conforme aux prix fixés par la délibération du conseil en date du 8 juin 1834 et est très avantageuse pour la commune,

5 - Qu’il n’y a lieu à éprouver aucune discussion pour la concession puisque messieurs RAVARD et BARBIN étaient présents lors de la rédaction du procès verbal et l’ont accepté.

Par ces considérations, le conseil invite de nouveau Mr le maire à faire les démarches nécessaires pour obtenir dans le plus bref délai, l’autorisation de faire ladite concession. »

Dans la séance du 30 août 1834, le projet piétine à cause de l’administration.
« Mr le maire a donné connaissance d’un rapport de Mr le sous-préfet à Mr le préfet et la lettre qu’il a reçue de Mr le sous-préfet en date du 30 août,
Il résulte des pièces ci-dessus que Mr le préfet a cru devoir suspendre l’approbation de la vente d’une portion du coteau et qu’il demande de nouveaux renseignements […]
Quand il n’y aurait que le prix de vente, la raison serait suffisante pour provoquer la vente, mais l’établissement d’un four à chaux présente à la commune un avantage bien plus considérable et apportera une grande amélioration pour l’agriculture […]
Le conseil observe à Mr le sous préfet que la commune a un intérêt majeur à terminer promptement cette affaire afin de mettre ces messieurs à même de construire le four avant l’hiver […] »

Dans la séance du 10 mai 1845, Mr le maire fit connaître au conseil qu’il aurait à s’occuper de l’indemnité qui était due à la commune pour les terrains communaux que lui enlève le passage du chemin de fer : « Après avoir donné lecture de la lettre de Mr le sous préfet d’Ancenis qui offrait à la commune au nom de l’administration une somme de trois cent quarante-quatre francs vingt centimes pour l’abandon de 34 ares à prendre dans le coteau de St-Méen et qui refusait toute indemnité pour les autres terrains communaux que le passage de ce chemin enlève à la commune, [le conseil] a refusé à l’unanimité l’indemnité de trois cent quarante-quatre francs vingt centimes offerts pour les terrains pris dans le coteau de St-Méen. » Cette intervention fut la seule mentionnant le coteau de St-Méen et l’indemnité proposée concernait une carrière située à l’ouest du four, dont la commune percevait 12 centimes par mètre cube extrait. Aucune mention ne fut indiquée concernant le four à chaux, mais il s’agissait d’un bien privé.

Le four était situé à l’extrémité d’une prairie marécageuse entre le coteau et la voie ferrée. Auparavant, cette prairie était en accès direct avec la Loire, à proximité du port du Mortier, port qui servait également aux habitants de St-Méen, en période de sécheresse, comme abreuvoir pour leurs animaux. Le calcaire transitait par le fleuve, en provenance des carrières de St-Géréon ou plus vraisemblablement de celles du Fourneau en Liré qui étaient reliées par un canal à la Loire.

Moins de 10 ans après sa construction, le four à chaux se voyait coupé de sa source d’approvisionnement puisque le port du Mortier dut être enfoui sous les remblais de la voie ferrée. Il s’agit bien entendu d’une hypothèse, car aucun document n’a pu être retrouvé. Par ailleurs, les archives des chemins de fer, saisies par les Allemands en 1940, seraient en partie détruites. La construction de la voie ferrée coupa l’accès au fleuve d’un autre four à chaux à une dizaine de kilomètres plus à l’est, celui du Bernardeau. Situé sur la commune de St-Herblon à deux kilomètres d’Ancenis, il recevait le calcaire par péniches, en provenance du village du Fourneau en Liré.

Les deux constructions contiguës au four de St-Méen continuèrent d’être habitées comme l’attestent les registres de l’état-civil du Cellier par les naissances des premiers enfants de Mathurin JULIENNE et d’Anne BRAIN le 14 mai 1843, et de Louis ROLLAND et Marie SAMSON le 9 avril 1862. Certains enfants, scolarisés à Oudon après 1900, résidaient au four à chaux de St-Méen.

Les ruines d’une troisième maison existent à l’ouest du four ; celle-ci n’était pas adossée au coteau, mais située dans la prairie. Elle fut sans doute abandonnée la première. L’insalubrité et les difficultés d’accès conduisirent à l’abandon progressif des lieux, et discrètement, le four à chaux de St-Méen s’enfonça dans la végétation et l’oubli…

L’indemnisation du four à chaux de St-Méen

La mise en service de la voie ferrée n’arrêta pas les demandes d’indemnisations. Le dossier du four à chaux de St-Méen s’étala sur plusieurs années. Son propriétaire, Victor DUHOUX2, était également propriétaire du four à chaux du Bernardeau, sur la commune de St-Herblon, près d’Ancenis. Il justifiait ainsi sa demande d’indemnisation : « Les travaux du chemin de fer de Tours à Nantes passant à quelques mètres de ces fourneaux, causent un tel préjudice à ces deux établissements qu’ils me mettent dans l’impossibilité de faire mes approvisionnements en charbon et pierres calcaires.3». Il s’appuyait également sur la mention portée dans l’acte de vente de ses terrains qui stipulait que « Le vendeur réserve tous les droits à une indemnité dans le cas où par suite de l’exécution du chemin de fer, l’exploitation de son four à chaux deviendrait plus difficile ou plus onéreuse et même impossible4».

L’Administration du chemin de fer contesta vigoureusement l’argumentation de Victor DUHOUX : « Les fours à chaux du Bernardeau et de St-Méen étaient en chômage par des causes étrangères aux travaux de la voie ferrée, que d’ailleurs des cales de débarquement et des viaducs avaient été ménagés au droit des fours à chaux, dans le but de rétablir la facilité d’accès qu’ils avaient à la rivière, qu’ainsi la gêne qui pouvait résulter du nouvel état des lieux n’était pas appréciable et ne constituait tout au plus qu’un dommage indirect pour lequel aucune action en indemnité n’est accordée5». Le propriétaire maintint pourtant sa demande d’indemnisation et réclama 60 000 francs. Son recours, examiné par le Conseil de la Préfecture, fut rejeté6.

Le propriétaire ne désarma pas et saisit le Conseil d’État en octobre 1850. Dans le dossier constitué pour le jugement, l’administration confirma son avis négatif et alla même jusqu’à affirmer que « les deux usines sont mortes et bien mortes, l’une depuis 12 ans (St-Méen), l’autre depuis 8 ans (le Bernardeau)… le chemin de fer peut devenir pour ces usines un signal de résurrection et de salut7 ». Le Conseil d’Etat statua sur l’annulation de l’arrêté du conseil de la Préfecture, sur le rejet des conclusions du Sieur DUHOUX et sur le renvoi de l’affaire devant la justice8. Suite à cette décision, Victor DUHOUX chercha un soutien auprès de la capitale, usa de nouveaux arguments9 et porta sa demande d’indemnisation à 80 000 francs. Le jury d’expropriation du Tribunal d’Ancenis, malgré l’avis toujours aussi défavorable de l’Administration, fixa finalement le montant de l’indemnisation à 6 000 francs10. Ce long contentieux se termina en 1856 : outre l’autorisation de déposer sur la berge la houille et la pierre nécessaires au fonctionnement du four à chaux qui lui avaient été accordée dès le début, le propriétaire se vit rétrocéder « tous les terrains acquis par l’État en amont et au nord du viaduc11» qui conduisait au four à chaux.

L’Administration des Ponts et Chaussées fut saisie également de plusieurs demandes de rétrocessions de terrains qui n’étaient pas ou peu utilisés par la Compagnie des chemins de fer : celle de Jean RICHARD, sabotier au Pré-Athelin, en 1852-53, celle du Comte de MONTSORBIER propriétaire de terrains sur Mauves et Le Cellier pour 35 ares aux Mazères en 1854.

Plus tard, en 1873, le maire et les conseillers municipaux du Cellier soutinrent la demande faite par Joseph ATHIMON, débitant au port du Pré-Athelin, pour la réalisation d’un passage à niveau. Le propriétaire justifiait sa requête pour faciliter l’accès à son débit de boissons qui ne se faisait plus directement du bord du fleuve : « l’ancienne escale du bateau à vapeur avait lieu devant sa maison, isolée depuis la construction du chemin de fer12». À l’époque, l’Administration ne donna pas de suite favorable à cette demande ; un accès fut néanmoins réalisé plus tard.

extraits d'« Histoire et Patrimoine du Cellier :

  • Les demeures historiques – L'agriculture (tome I), 2011
  • Les voies de communications – Les entreprises » (tome II), 2012

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1 - "Le développement agricole au XIXe siècle en Loire-Atlantique", Editions Centre d'histoire du travail, Ateliers et Chantiers de Nantes, 1994.

2 - Négociant, habitant 1 place Launay à Nantes, il avait racheté les fours à chaux à M. de CORNULIER et créé « La société des fours à chaux et carrières calcaires de la Basse - Loire » en juin 1842 afin de faire concurrence aux fours de la rive gauche situés sur Bouzillé et Liré notamment (A.D.L.A., série S « transports », 928 S 1).

3 - Lettre - pétition datée du 23 mars 1849 (A.D.LA., série S « transports », 928 S 1).

4 - Acte de vente du 20 mars 1846 d’un montant de 405,50 francs. (A.D.L.A., série S « transports », 928 S 1).

5 - Lettre au Ministère des transports en date du 1er février 1850 (A.D.L.A., série S « transports », 928 S 1).

6 - Séance du 10 mai 1850 (A.D.L.A., série S « transports », 928 S 1).

7 - Lettre de l’Ingénieur en chef au Ministère, datée du 27 février 1851 (A.D.L.A., série S « Transports », 928 S 1).

8 - Décision du 29 juillet 1853.

9 - Dans une lettre confidentielle au préfet de L.-I., il affirme que 2 fourneaux dans la même situation avaient été indemnisés, l’un 72.000 francs à Ingrandes, l’autre 40 000 francs à Savennières et il estime la valeur des ses 2 fourneaux à 132 000 francs. (A.D.L.A., série S « Transports », 928 S 1).

10 - Jugement du 14 août 1854 (A.D.L.A., série S « Transports », 928 S 1).

11 - Arrêté du 12 février 1856 (A.D.L.A., série « S Transports », 928 S 1).

12 - Lettre du 25 juillet 1873 (A.D.L.A., série « S Transports », 927 S 1).